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François Villon · vers 1462

L’Epitaphe VillonLa Ballade des pendus

Faites défiler : chaque vers passe du moyen français au français d’aujourd’hui en franchissant le milieu de l’écran. Arrêtez-vous, et la planche s’avance.

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cuers contre nous endurcis,
Frères humains qui vivez après nous,
N’ayez pas le cœur endurci contre nous,

Car, se pitié de nous povres avez,Car si vous avez pitié de nous, pauvres hommes,

Dieu en aura plus tost de vous mercis.Dieu vous en fera plus tôt miséricorde.

Vous nous voiez cy attachez, cinq, six :Vous nous voyez ici attachés, cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie,Quant à la chair, que nous avons trop nourrie,

Elle est pieça devorée et pourrie,Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.Et nous, les os, devenons cendre et poussière.

De nostre mal personne ne s’en rie ;Que personne ne rie de notre malheur ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre !

Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occis
Si nous vous appelons frères, vous ne devez pas
En avoir du dédain, bien que nous ayons été tués

Par justice. Toutesfois, vous sçavezPar la justice. Toutefois, vous savez

Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis.Que tous les hommes n’ont pas le bon sens bien assis.

Excusez nous, puis que sommes transsis,Intercédez pour nous, puisque nous sommes trépassés,

Envers le filz de la Vierge Marie,Auprès du fils de la Vierge Marie,

Que sa grace ne soit pour nous tarie,Pour que sa grâce ne soit pas tarie pour nous

Nous preservant de l’infernale fouldre.Et qu’elle nous préserve de la foudre de l’enfer.

Nous sommes mors, ame ne nous harie,Nous sommes morts, que personne ne nous tourmente,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre !

La pluye nous a debuez et lavez,
Et le soleil dessechiez et noircis ;
La pluie nous a lessivés et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;

Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,Pies et corbeaux nous ont creusé les yeux,

Et arrachié la barbe et les sourcis.Et arraché la barbe et les sourcils.

Jamais nul temps nous ne sommes assis ;Jamais, à aucun moment, nous ne sommes assis ;

Puis ça, puis la, comme le vent varie,Tantôt ici, tantôt là, selon que le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charie,Il nous ballotte sans cesse à son gré,

Plus becquetez d’oiseaulx que dez a couldre.Plus becquetés par les oiseaux que des dés à coudre.

Ne soiez donc de nostre confrairie ;Ne soyez donc pas de notre confrérie ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
Prince Jésus, qui as pouvoir sur tous,
Empêche que l’Enfer ait sur nous seigneurie :

A luy n’ayons que faire ne que souldre.N’ayons rien à faire ni à régler avec lui.

Hommes, icy n’a point de mocquerie ;Hommes, il n’y a point ici de moquerie ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre.

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre. Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre.

François VillonL’Épitaphe Villon, vers 1462